Jeunesse étudiante acadienne et Corps-école des officiers canadiens, 1941-1964 [2/2]

Philippe Volpé
Institut d’études acadiennes

 Voici la seconde et dernière partie de l’étude de l’historien Philippe Volpé sur les Corps-écoles des officiers canadiens (CEOC) en Acadie. La première partie peut être consultée ici. [hyperlien]

 CEOC d’Acadie et louvoiements d’après-guerre

 Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les CEOC connaissent une certaine précarité en Acadie. À l’Université Saint-Joseph, le corps-école est discontinué. À l’Université du Sacré-Cœur, bien que le conseil de l’établissement soit d’avis, dès l’automne 1945, que le corps-école devrait être « supprimé », en l’absence d’indications des autorités militaires, il est jugé imprudent d’agir de la sorte et les administrateurs décident de le maintenir en activité pour les volontaires intéressés. Une certaine opposition eu égard à l’entraînement militaire est alors perceptible dans les universités d’Acadie à la suite de la guerre. Les autorités avancent que l’entraînement militaire s’agence mal au règlement de leur maison d’enseignement et qu’il entraîne la formation d’un certain militarisme dans l’esprit des jeunes. C’est d’ailleurs pour ces raisons que le corps de cadets de l’Université du Sacré-Cœur, devenu un corps de cadets de l’air en 1944, est dissous en octobre 1946[1]. Un corps de cadets du Sacré-Cœur est néanmoins remis sur pied à l’Université du Sacré-Cœur en 1961[2].

6. CEOC - P. Volpé

Contingent du CEOC de l’Université du Sacré-Cœur, 1945. Marcel Tremblay, 50 ans d’éducation catholique et française en Acadie, Caraquet 1899 – Bathurst 1949, Bathurst, Université du Sacré-Cœur, 1949, p. 250

À l’automne 1946, les autorités de l’Université du Sacré-Cœur sont enfin informées de la nouvelle mouture, post-conflit mondial, que prendront les CEOC; un plan de formation qui demeura inchangé pour le reste de leur existence. Il est dès lors convenu que la formation offerte par ces corps-écoles sera décomposée en deux phases, l’une théorique, l’autre pratique. Durant l’année universitaire, les jeunes assisteront à des cours et conférences théoriques sur un ensemble d’aspects militaires, allant des rudiments des services offerts par l’Armée canadienne, à l’histoire militaire, en passant par la géographie, la science militaire et nous en passons. Ensuite, les membres sont tenus de suivre un entraînement pratique de trois-quatre mois durant l’été dans une base militaire de leur choix suivant leurs intérêts : armurerie, camp Borden en Ontario; artillerie, camp Shilo au Manitoba; ingénierie, camp Chilliwack en Colombie-Britannique; etc. Les membres qui suivent ce programme de deux à trois ans avec succès qualifient pour des grades de Capitaines dans les Forces de réserve ou de Lieutenants dans les Forces actives (3 ans) ou de Lieutenants dans les Forces de réserves s’ils n’ont suivi la formation théorique et pratique que durant deux années[3].

À la suite de l’adoption de ce nouveau programme, le CEOC de l’Université du Sacré-Cœur, qui n’avait pas été démantelé à la suite de la Seconde Guerre mondiale, est fusionné au corps-école de la St-Thomas University de Chatham, les deux groupes étant jugés trop petits pour former des contingents uniques. Faute de personnel militaire qualifié pour offrir la formation convenue par le programme, le contingent Sacré-Cœur/St-Thomas a pour un temps recours aux services du Major D. W. Sharpe (ou K. G. McShane), officier résident du COTC de la Mount Allison University, qui visite les deux établissements chaque semaine[4]. Le groupe de l’Université du Sacré-Cœur continue également de bénéficier des services de Raymond Pothier, professeur de mathématique ayant agi comme officier-commandant du corps-écoles durant la guerre et qui le demeure jusqu’en 1950[5].

À l’Université Saint-Joseph, c’est en 1950 que le père Clément Cormier, recteur de l’établissement, entreprend des démarches pour que le CEOC soit remis sur pied[6]. Ses initiatives portent des fruits et au printemps 1951 cinq jeunes enrôlés prennent la route pour leur premier camp militaire[7]. En 1954, le groupe de l’Université Saint-Joseph compte 36 membres et malgré des démarches du recteur pour que le contingent devienne autonome sur le campus et dispose de toutes les ressources nécessaires à la formation de ses membres, les autorités militaires rejettent sa demande, pour des motifs économiques, et le CEOC de l’établissement doit se maintenir, durant ses premières années, grâce à une collaboration avec le personnel de la Mount Allison University[8]. En 1955 néanmoins, avec l’embauche du lieutenant Joseph William Mombourquette comme officier résident de la St-Thomas University, ce dernier est chargé d’assurer la bonne marche de la formation dans les corps-écoles, non seulement de Chatham, mais également des universités acadiennes[9]. Au tournant des années 1960, le CEOC de l’Université Saint-Joseph en revient toutefois à une collaboration avec Mount Allison. Ses membres sont alors reconnus comme faisant partie du contingent de Sackville[10].

7. CEOC - P. Volpé

Étudiants de l’Université Saint-Joseph enrôlés dans le contingent du COTC de la Mount Allison University. Album des finissants de l’Université Saint-Joseph, 1963.

« Fortiter Fideliter, Ruat Coelum » : de l’âge d’or aux derniers moments

De la seconde moitié des années 1950 au milieu des années 1960, les CEOC des universités Sacré-Cœur et Saint-Joseph comptent, approximativement, entre 10 et 20 membres chacun[11]. Si nous considérons qu’en 1960-1961, pour une population de 430 élèves/étudiants, dont 221 inscrits aux cours universitaires et de commerce, le CEOC de l’Université du Sacré-Cœur compte 21 membres, c’est dire qu’ils représentent 9,5% de l’ensemble de la population de niveau universitaire. À l’évidence de ces chiffres, il faut reconnaître que les CEOC n’ont alors rien d’insignifiant.

Des sources que nous avons dépouillées jusqu’à présent, plusieurs facteurs peuvent expliquer l’intérêt des jeunes pour joindre cette organisation. Nous ne pouvons pas négliger les effets de la publicité, directe et indirecte, à laquelle les étudiants sont exposés. L’entrain et l’enthousiasme que pouvaient susciter pour certains les activités sociales des CEOC (banquets, visionnements de films de guerre, « smoker[12] », etc.), l’envie de joindre leur fanfare et la participation à des défilés commémoratifs, religieux et nationaux sont certainement à prendre en considération[13]. La publicité et les membres mettent également de l’avant que ces corps-écoles procurent une « bonne formation au point de vue physique, discipline, et bon ordre[14] », qu’elle est une école de leadership, d’esprit de corps, de découverte de soi et, enfin, qu’au terme de cette formation, les élèves-officiers pourront obtenir un « brevet d’officier avec tout le prestige et les avantages que cela comporte[15] ».

Bien que ces aspects ne soient pas sans incidences, ils ne nous ont pas semblé constituer les facteurs déterminants de l’enrôlement des jeunes d’Acadie dans les CEOC. Ce qui est surtout mis de l’avant par les étudiants dans leurs appréciations des corps-écoles, ce sont les occasions de voyages, de rencontres avec des étudiants de l’ensemble du pays et à l’international et, surtout, les avantages financiers. Les camps d’été, même si les étudiants ne sont pas sans critiquer certaines de leurs caractéristiques, dont l’entraînement qui peut être exténuant ou ennuyant et le fait que les « livres [sont] très rares en français dans notre armée “bilingue” », les jeunes apprécient particulièrement les occasions de voyages – « en première classe toujours! » – et de rencontres qu’ils leur procurent, et ce, tant au pays qu’à l’international alors que certains jeunes ont le bonheur d’aller s’entraîner outremer et d’y découvrir le continent européen. Ensuite, la question salariale est particulièrement déterminante, et pour cause[16]. Des enquêtes menées auprès des universitaires de l’Université du Sacré-Cœur au long des années 1950-1960 montrent que les salaires versés pour les camps du CEOC, où les jeunes sont logés et nourris gratuitement, surpassent ceux des étudiants ayant occupé des emplois civils au Nouveau-Brunswick. En 1961, le salaire versé aux membres des CEOC pour leur camp d’entraînement estival de quatre mois est de 738$ pour une moyenne salariale chez les étudiants de Bathurst de 463$[17]. À cela s’ajoute la solde de 120$ que reçoivent les membres des CEOC pour leur participation au cours théorique durant l’année universitaire[18]. L’idée que les CEOC ont pu être convoités uniquement pour ces avantages n’est pas à écarter. Le jeune Clarence Arsenault n’avait d’ailleurs pas manqué, sans doute avec humour, de souligner dans son album de fin d’année que d’y rester était sa plus grande peur : « Phobie : Rester dans l’infanterie – COTC[19] ».

Autour de 1964, les CEOC d’Acadie donnent leurs derniers signes de vie, sans tambour ni trompette[20]. Qu’est-ce qui explique la fin soudaine des CEOC en Acadie? Est-ce attribuable à l’ouverture de l’Université de Moncton en 1963 et au déménagement de la St-Thomas University à Fredericton en 1964, avec laquelle le contingent de Bathurst entretenait toujours des relations? Est-ce que la montée du radicalisme dans les milieux estudiantins des années 1960, notamment autour de la guerre du Vietnam, peut être en cause? La question reste à l’étude, mais quoi qu’il en soit, reconnaissons que les corps-écoles n’auraient de toute manière pas fait long feu.

Avec la réorganisation des budgets militaires par les Forces armées canadiennes qui croient de plus en plus que le prochain conflit d’envergure sera thermonucléaire et qu’ainsi il faut insister sur la formation d’une armée professionnelle patentée plutôt qu’investir dans la milice, les fonds alloués aux CEOC ont commencé à s’amoindrir. D’autant plus que depuis que le Regular Officer Training Plan (ROTP) avait été introduit en 1952-1953, regroupant des jeunes suivant la même formation que ceux des CEOC, mais à la différence qu’ils s’engageaient à joindre les Forces actives à la suite de leurs études, les corps-écoles s’étaient plus ou moins vus réduits à ne produire que des officiers pour les Forces de réserve. Dans ce contexte, alors que les autorités militaires sont d’avis que les CEOC ne fournissent pas d’officiers en nombre suffisant pour les Forces actives, que la formation professionnelle est jugée plus urgente que celle des réservistes, ils décident de prioriser la formation de soldats professionnels dans les collèges militaires du pays et mettent un terme aux activités des Corps-écoles des officiers canadiens le 1er mai 1968[21].

Un héritage à déterminer

Au terme de ce tour de piste, nous sommes en droit de nous demander quels ont pu être les apports et l’héritage des CEOC pour les jeunes Acadiens qui y sont passés. Certes, nous avons noté que pour un bon nombre, leur passage dans les Corps-écoles des officiers canadiens a peut-être surtout été motivé par des motifs financiers. Ce n’est néanmoins pas dire que la formation qu’ils y ont reçue n’a pas eu d’impacts sur leur itinéraire au long de leur vie. Ce n’est également pas dire que les CEOC d’Acadie n’ont pas atteint leurs objectifs de former des officiers pour les Forces régulières ou de réserves. Nous pouvons relever à ce sujet l’exemple de Jacques Morneault qui, après avoir suivi avec succès sa formation dans le CEOC de l’Université Saint-Joseph et participé à un camp d’entraînement en Allemagne, joint l’Armée canadienne et gravit les grades, le conduisant de Chypre au Zaïre en passant par Petawawa, Valcartier et la Géorgie, jusqu’à devenir le brigadier-général du centre d’entraînement de Gagetown et premier officier francophone du Royal 22e Régiment à occuper cette fonction[22]. Notre enquête nous a également permis de relever que certains anciens des CEOC se sont, à la suite de leurs études, engagés dans les Forces de réserve[23]. Mais qu’en est-il des autres membres? À ce point-ci de notre étude, nous comptons mener des entrevues avec les derniers membres des CEOC d’Acadie toujours vivants afin de mener plus avant notre compréhension de leurs motivations à joindre ces corps-écoles et de la formation qu’ils y ont reçue.


[1] Procès-verbaux des réunions du Conseil des 15 novembre 1945, 15 janvier 1946, 3 juin 1946 et 13 octobre 1946, MC4224-MC3, MS6.2.1.2, APNB.

[2] Laval Morin, « Cadets du Sacré-Cœur », L’Écho, avril-mai 1961, p. 3.

[3] « What has the COTC to offer you », dépliant, s.d., Fonds P1.3910.20, CEAAC.

[4] « University Students For Army Training », The Daily Gleaner, 13 mai 1947, p. 1.

[5] « Bathurst College Faculty Members To Receive Medals », The Moncton Daily Times, 19 décembre 1967, p. 5; « Les élèves de l’USC à l’entraînement », L’Évangéline, 5 juillet 1947, p. 1.

[6] Lettre de Paul Paré à E. Bossé datée du 30 août 1950, Fonds P1.3910.20, CEAAC.

[7] René Cormier, « CEOC », Liaisons, septembre-octobre 1951, p. 10.

[8] Lettre du père Théodore Gallant, c.s.c., au « Headquarters » du « St Anne’s Point Barracks » datée du 17 mars 1954; lettre de W. A. P. Smith au supérieur de l’Université Saint-Joseph à Memramcook datée du 25 mars 1954, Fonds P1.3910.20, CEAAC.

[9] « To Command St. Thomas COTC Unit », Moncton Transcript, 1er novembre 1955, p. 2.

[10] « Saint Joseph University Students enrolled in the Mount Allison University Contingent COTC », Album Souvenir du Collège Saint-Joseph, 1963, CEAAC.

[11] O/Cdt D.-J. Breau, « Ici CEOC », L’Écho, avril-mai 1961, p. 7.

[12] « [I]l s’agit d’une rencontre d’officiers où l’on joue aux cartes, voit et fume, suivie d’un lunch de circonstance ». « Le COTC », L’Écho, avril-mai 1963, p. 8.

[13] « Pageant of Floats Marks Acadian Fete at St. Joseph », Moncton Transcript, 9 mai 1955, p. 2; « 20 Westmorland Assumption Units Meet in St. Joseph », Telegraph Journal, 2 mai 1955, p. 2; « Bathurst », The Daily Gleaner, 10 novembre 1958 p. 3; « Bathurst », The Moncton Daily Times, 13 novembre 1961, p. 3.

[14] Louis Morais, « Nos chevaliers modernes n’ont plus de chevaux! Interview avec un membre du CEOC », L’Écho, septembre-octobre 1957, p. 7.

[15] « Préparer votre avenir dans le CEOC », L’Écho, avril-mai 1961 p. 7.

[16] « CEOC », Album souvenir du Collège Saint-Joseph, 1958, p. 46; Jean-Bernard Robichaud, « Au camp militaire », L’Écho, septembre-octobre 1961, p. 4; Michel Lévesque, « Armée ou poule aux œufs d’or. L’infanterie au gros lot! », L’Écho, septembre-octobre 1962, p. 10; J.-G.-Albany Robichaud, « Torture des signaux…? », L’Écho, septembre-octobre 1963, p. 9.

[17] Adelbert Albert et Roger Chiasson, « Enquête sur le travail des étudiants au Nouveau-Brunswick au cours universitaire », L’Écho, septembre-octobre 1961, p. 5.

[18] « Le COTC », L’Écho, avril-mai 1963, p. 8.

[19] « Clarence Arsenault », dans Le Pôle-Nord. Livre souvenir de la classe de rhétorique, 1959-1960, Université Saint-Joseph, p. 5.

[20] Ordo du Collège de Bathurst, 1965-1966, p. 30; lettre de D. Gaudet au Département de la défense nationale datée du 25 mai 1965, Fonds P1.3910.20, CEAAC.

[21] Eric McGeer, Varsity’s Soldiers: The University of Toronto Contingent of the Canadian Officers’ Training Corps, 1914-1968, Toronto, University of Toronto Press, 2019, p. 234 et 246-250.

[22] « Will Tour Germany », Moncton Transcript, 1er avril 1954, p. 4; « Ancien de l’année 1975 », Bulletin des anciens, janvier 1976, p. 6; « Saviez-vous que. Nominations », Bulletin des anciens, no 71 (septembre 1982), p. 11.

[23] « Say in Running », Moncton Transcript, 6 mai 1968, p. 17.

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